L’angoisse, la castration et la constitution du sujet
En psychanalyse, l’angoisse n’est pas une maladie. On ne « guérit » pas de l’angoisse, parce que l’angoisse est constitutive du sujet. Mais que signifie exactement cette expression : l’angoisse est constitutive ?
Cela signifie d’abord que nous ne pouvons pas simplement nous en débarrasser. La psychanalyse ne promet pas une vie sans angoisse. Elle propose plutôt d’apprendre à faire avec elle, notamment à travers le travail de la psychanalyse, afin que l’angoisse n’occupe pas toute la place, qu’elle ne devienne pas un obstacle à nos réalisations et qu’elle ne gouverne pas notre existence.
Cela signifie même quelque chose de plus subtil : nous ne sommes pas nécessairement condamnés à sentir constamment l’angoisse. Elle peut être présente dans la structure sans se manifester continuellement sous la forme d’un affect envahissant.
Alors, que veut dire « constitutive » ?
Cela veut dire que l’angoisse participe à la constitution même de l’appareil psychique et à la constitution du sujet.
La psychanalyse vient ici mettre en évidence un fait que la philosophie avait déjà souligné : la vulnérabilité fondamentale du petit être humain au moment de sa naissance. On parle de prématuration de l’être humain, parce qu’à sa naissance, le bébé est radicalement dépendant d’un autre pour sa survie. Sans quelqu’un qui le nourrisse, le protège, le réchauffe, le berce et réponde à son état de détresse, l’enfant ne peut pas survivre.
Cette fonction qui protège l’enfant de la mort, qui répond à ses besoins et qui apaise sa détresse est traditionnellement appelée fonction maternelle.
L’enfant attribue alors à cet Autre dont il dépend un pouvoir considérable. Du fait de son incapacité à satisfaire lui-même ses besoins, il suppose que cet Autre détient ce qui lui manque et qu’il peut le lui donner. La mère apparaît ainsi, pour l’enfant, comme celle qui possède ce pouvoir de satisfaire, celle dont dépend son bien-être et, dans un premier temps, sa survie même.
C’est dans cette relation que se constitue ce que nous pouvons appeler l’Autre maternel phallique : non pas une mère qui posséderait réellement le phallus, mais une mère à laquelle l’enfant attribue cette puissance, cette complétude, cette capacité de répondre à son manque.
Or, l’évolution de cette relation implique nécessairement un moment où l’enfant découvre que sa mère ne le désire pas uniquement, qu’elle désire également autre chose. Son regard se détourne de lui. Elle désire ailleurs.
Pour l’enfant, cette découverte constitue un véritable bouleversement. Jusqu’alors, il pouvait se vivre comme étant au centre du désir maternel ; il découvre que ce désir est orienté vers d’autres objets, d’autres personnes, d’autres activités.
Et c’est précisément ce déplacement du désir de la mère qui rend possible, pour l’enfant, un autre déplacement : il peut à son tour détourner son regard de la mère et s’ouvrir au monde.
C’est dans ce sens que nous pouvons parler de castration maternelle.
La castration, en psychanalyse, ne désigne donc pas une mutilation réelle du corps. Elle concerne la perte d’une certaine position : celle dans laquelle l’enfant attribuait à l’Autre maternel une puissance et une complétude absolues.
La castration est avant tout une castration de l’Autre : l’Autre n’est pas tout-puissant, il est lui-même marqué par un manque. Et le père, ou plus précisément la fonction paternelle, joue un rôle essentiel dans cette opération, en introduisant la dimension de la loi et de l’interdit.
Nous pouvons alors revenir à notre question de départ : pourquoi l’angoisse est-elle constitutive ?
Parce que la castration ne se produit pas sans angoisse.
L’enfant se trouve confronté à quelque chose qu’il ne peut pas simplement intégrer sans éprouver une profonde inquiétude : il doit renoncer à une relation qui lui procurait une forme de jouissance et accepter qu’il n’est pas tout pour l’Autre.
C’est face à cette expérience que le sujet se trouve divisé.
La relation première à la mère devient inconsciente par le mécanisme du refoulement. Une partie de ce qui a constitué cette relation est refoulée, et c’est à partir de cette opération que nous pouvons parler d’un sujet divisé entre conscient et inconscient.
Voyez-vous alors en quoi l’angoisse est constitutive ?
La castration rend possible la division du sujet, et cette opération est liée à l’angoisse. C’est pourquoi Lacan accorde à l’angoisse une place fondamentale dans la constitution subjective. Dans le Séminaire X, il articule précisément l’angoisse au désir de l’Autre, à la jouissance et à la castration.
C’est dans ce contexte que nous pouvons parler d’angoisse de castration.
Mais qu’est-ce qui angoisse véritablement le sujet ?
Ce qui est en jeu, c’est notamment la proximité avec une jouissance qui menace de faire disparaître la dimension du désir. L’angoisse apparaît lorsque le sujet se trouve trop proche de la jouissance de l’Autre, lorsque la limite qui permet au désir de se soutenir devient incertaine.
On pourrait alors dire que l’angoisse se situe entre la jouissance et le désir.
La jouissance et le désir ne sont pas équivalents. Le désir suppose un manque, une distance, un écart. La jouissance, au contraire, peut conduire à une saturation de cette distance. C’est pourquoi l’angoisse peut apparaître lorsque le sujet se trouve confronté à une jouissance qui risque de faire vaciller la place du désir. Cette articulation entre jouissance, angoisse et désir constitue l’un des axes majeurs du Séminaire X.
Pour que la castration puisse avoir lieu, il faut également que l’enfant puisse reconnaître la présence d’un père, c’est-à-dire accepter l’existence d’une fonction qui introduit un « non » dans la relation à la mère : « pas avec ta mère ».
Le père introduit ainsi une limite dans la relation fusionnelle et permet à l’enfant de reconnaître que la mère elle-même est prise dans un réseau de désirs, de relations et de signifiants qui la dépassent.
L’enfant doit également accepter quelque chose de fondamental : il n’est pas une partie du corps de la mère. Il n’est pas produit par elle comme une excroissance ou par une sorte de « gemmation ». Il est issu d’une relation entre un père et une mère, et il appartient, par ce fait même, à l’espèce humaine.
Et appartenir à l’espèce humaine signifie aussi être mortel.
Ce que la négation de la castration cherche à dénier, au fond, c’est donc quelque chose de plus radical : le manque, la séparation et, avec eux, la finitude du sujet.
La castration introduit la limite qui permet au désir d’exister. Et l’angoisse surgit précisément dans cette zone où le sujet rencontre cette limite, où il se trouve confronté à ce qu’il ne peut ni maîtriser ni combler entièrement.
Ainsi, l’angoisse n’est pas simplement ce qui arrive au sujet : elle participe à ce qui fait de lui un sujet désirant, séparé et divisé.
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