L'état dans lequel le moi retient la libido, nous l'appelons narcissisme, en souvenir de la légende grecque du jeune Narcisse, amoureux de sa propre image reflétée dans l'eau. psychanalyste à Madrid

1. L’origine mythique du désir : un objet impossible
Nous parlons de l’origine mythique du désir et des problèmes liés à la perception et à la mémoire.
De ces considérations, nous pouvons déduire que le désir n’a pas véritablement d’objet. Ce qu’il cherche est, en quelque sorte, un impossible. C’est dans ce sens que l’on peut également dire que le réel inconscient est de l’ordre de l’impossible.
Le désir cherche quelque chose qui ne peut être retrouvé comme tel : d’une part, la première expérience de satisfaction, qui ne peut jamais se répéter à l’identique ; d’autre part, la trace de la perception et du vécu originaires, qui, eux non plus, ne sont jamais accessibles tels qu’ils ont été vécus.
C’est ce qui donne au désir son caractère fondamentalement insatisfaisable : il cherche quelque chose qui n’existe plus sous la forme même dans laquelle il a été recherché.
2. Freud, la perception et la mémoire : le problème de la régression
Freud aborde ces questions de la perception et de la mémoire notamment lorsqu’il travaille sur le mécanisme de la régression.
Dans le modèle freudien, il existe une direction de circulation de l’excitation. À l’état de veille, le mouvement va des traces perceptives vers le pôle moteur : ce que nous percevons peut donner lieu à une pensée, puis à une action.
Dans le rêve, en revanche, la motilité est comme fermée. Le pôle moteur n’est plus accessible de la même manière. Je ne peux pas, face à un danger rêvé, sortir réellement en courant ou agir sur le monde extérieur.
Le mouvement s’inverse alors : au lieu d’aller de la perception vers la motricité, il remonte du pôle moteur vers les traces perceptives. Il retourne vers les images, vers les traces mnésiques, jusqu’à ce point mythique où se serait inscrite la première trace de ce qui a été vu ou vécu.
C’est cela que nous appelons la régression : un mouvement de retour vers les traces de perception, vers le souvenir, la pensée et finalement l’hallucination.
3. La régression et l’hallucination
L’hallucination apparaît lorsque ce mouvement régressif atteint la perception.
Mais cette perception originaire n’est plus disponible. Ce qui a été vécu a été perdu dans le parcours qui va de la perception à la mémoire.
Nous devons donc supposer que le système de la perception et celui de la mémoire ne peuvent pas être identiques.
Si le système perceptif était également celui qui conserve les traces mnésiques, il finirait par être saturé. La perception ne pourrait plus fonctionner comme perception permanente du monde. Elle serait constamment encombrée par les traces du passé.
La perception doit donc rester disponible, tandis que les traces de ce qui a été perçu sont inscrites ailleurs, dans un autre système.
Il existe ainsi un passage, un parcours, entre perception et mémoire.
Et c’est précisément ce parcours qui transforme ce qui a été perçu.
Ce qui est mémorisé n’est donc jamais simplement ce qui a été perçu. C’est ce qui a traversé le parcours qui mène de la perception à la mémoire. Entre les deux, quelque chose s’est transformé, déplacé, perdu ou reconstruit.
C’est pourquoi Freud peut dire que l’hallucination est, d’une certaine manière, une régression jusqu’à la perception.
Mais cette perception originaire n’existe plus comme telle. Elle a été perdue.
4. Le vécu perdu et le souvenir construit
Le vécu lui-même est perdu.
Le rêve que j’ai véritablement rêvé est perdu lui aussi. Ce dont je dispose aujourd’hui, c’est du rêve dont je me souviens et que je peux raconter.
De la même manière, l’expérience exacte du sein maternel, au moment où elle rencontre le besoin de l’enfant, n’est plus accessible comme expérience originaire.
Lorsque je tente de régresser jusqu’à cette trace, je ne retrouve jamais exactement la perception initiale.
C’est précisément parce que je ne peux pas retrouver la trace telle qu’elle a été perçue que je me souviens, que je pense, que je construis un souvenir.
Je ne me souviens donc pas simplement de ce qui s’est passé : je constitue psychiquement ce dont je me souviens.
Le souvenir n’est pas la reproduction fidèle du passé. Il est une construction psychique.
5. L’après-coup : quand la réalité psychique se constitue après
C’est ici que nous rencontrons une notion fondamentale de la psychanalyse : l’après-coup.
La réalité psychique se constitue après coup.
Prenons l’exemple de l’enfant à qui l’on retire le sein. Au moment où cela se produit, il ne dispose pas nécessairement des représentations permettant de comprendre cette expérience comme une perte.
Quelques années plus tard, lorsqu’il va à l’école, lorsqu’il voit un autre enfant prendre le sein ou lorsqu’il voit son petit frère être allaité, quelque chose peut se constituer psychiquement : « On m’a retiré le sein. »
La perte du sein ne se constitue donc pas psychiquement au moment même où elle a lieu. Elle se constitue après coup, à partir d’une expérience ultérieure qui vient donner un sens nouveau à une expérience antérieure.
Le sens n’était pas là dès le départ. Il se constitue rétroactivement.
6. L’amour lui-même se constitue par après-coup
Cette logique de l’après-coup ne concerne pas uniquement les expériences infantiles ou traumatiques.
Elle peut également concerner l’amour.
Combien de fois nous rendons-nous compte que nous aimons quelqu’un au moment où nous nous séparons de cette personne ?
Tant que la relation est présente, elle est vécue. Mais c’est parfois dans la séparation que quelque chose se révèle et prend une nouvelle signification.
L’absence vient alors donner un sens nouveau à la présence qui l’a précédée.
Ce que nous appelons aujourd’hui « amour » peut ainsi être constitué à partir de ce qui s’est produit après l’expérience elle-même.
7. Sartre et le paradoxe de l’expérience vécue
On peut rapprocher cette question de certaines réflexions de Sartre sur la conscience et l’action.
Lorsque je suis en train d’écrire, je ne suis pas nécessairement en train de penser : « Je suis en train d’écrire. »
Pour pouvoir dire « j’écris », je dois en quelque sorte interrompre l’action elle-même pour la prendre comme objet de réflexion.
Pendant que j’écris, je suis dans l’acte d’écrire. Lorsque je m’arrête pour constater que j’écris, je transforme cet acte en objet de pensée.
Cela nous permet de comprendre quelque chose d’essentiel : pour l’être humain, les faits ne sont jamais simplement donnés comme des faits bruts.
Ils deviennent des faits psychiques à travers la manière dont nous les représentons, les nommons et les interprétons.
8. Les faits se constituent par après-coup
Les faits, dans leur dimension psychique, se constituent donc par après-coup.
Ce qui s’est produit n’est pas nécessairement identique à ce que nous en faisons aujourd’hui.
Une expérience qui a été vécue comme dramatique à l’adolescence peut, des années plus tard, être racontée avec humour.
L’événement n’a pas changé. Mais son sens, lui, a changé.
Nous le relisons après coup.
Et cette relecture transforme la place que cet événement occupe dans notre histoire.
C’est pourquoi le travail analytique ne consiste pas simplement à retrouver le passé tel qu’il aurait été. Il consiste aussi à comprendre comment le sujet a constitué, au fil du temps, la réalité psychique de ce passé.
9. Le désir cherche ce qui n’existe plus
La conception mythique du désir, associée aux phénomènes de régression, de perception et de mémoire, nous conduit ainsi vers une même dimension fondamentale.
Le désir cherche quelque chose qui n’existe pas.
D’un côté, il cherche la première expérience de satisfaction, qui ne peut jamais être reproduite à l’identique.
De l’autre, il cherche la trace de la perception, la trace du vécu originaire. Mais cette trace n’est elle-même jamais accessible telle quelle, parce que, dans le parcours qui va de la perception à la mémoire, l’expérience a été transformée.
Elle a changé, s’est déplacée ou a été oubliée.
Le désir se trouve donc pris dans une recherche paradoxale : il cherche une expérience originaire qui, précisément parce qu’elle est originaire, ne peut plus être retrouvée sous sa forme première.
10. Les trois formes de la régression chez Freud
Freud décrit la régression comme un retour vers un mode plus ancien de satisfaction ou d’organisation psychique.
Cette régression peut être envisagée selon plusieurs dimensions.
La régression topique
La régression topique concerne les différentes instances ou systèmes psychiques.
Dans la première topique freudienne, il s’agit du conscient, du préconscient et de l’inconscient.
Le mouvement régressif va alors du fonctionnement conscient vers des modes de fonctionnement plus archaïques et inconscients.
C’est notamment ce qui se produit dans le rêve : la pensée logique et organisée régresse vers des formes plus primitives, telles que les images, les symboles, les condensations et les déplacements.
La pensée secondaire cède ainsi la place au fonctionnement du processus primaire.
La régression temporelle
La régression temporelle correspond au retour à un stade antérieur du développement psychique.
Elle peut prendre différentes formes :
Régression objectale : retour vers d’anciens objets d’amour ou d’investissement.
Régression libidinale : retour vers un stade antérieur du développement psychosexuel, par exemple le stade oral ou anal.
Régression du moi : retour à des modalités infantiles du fonctionnement psychique.
Ainsi, sous l’effet d’un stress ou d’une situation de perte, un adulte peut manifester des attitudes de dépendance ou de recherche de protection rappelant des positions infantiles.
La régression formelle
La régression formelle concerne la forme sous laquelle s’exprime l’activité psychique.
La pensée élaborée, rationnelle et organisée, propre au processus secondaire, régresse vers des formes plus primitives de représentation : images, symboles, condensations, déplacements et associations.
Il s’agit du mode de fonctionnement propre au processus primaire.
Conclusion : retrouver ce qui ne peut être retrouvé
La régression ne doit donc pas être comprise simplement comme un retour en arrière vers un passé qui serait intact et disponible.
Ce qui est recherché dans la régression — la première satisfaction, la perception originaire, le vécu initial — n’est jamais retrouvé tel quel.
Entre l’expérience et son souvenir, il y a un parcours.
Et ce parcours transforme l’expérience.
C’est pourquoi la psychanalyse ne consiste pas à retrouver le passé « comme il était », mais à entendre comment ce passé a été reconstruit, déplacé et investi dans l’histoire du sujet.
Le désir cherche ce qui a été perdu, mais ce qui a été perdu ne peut jamais être retrouvé sous sa forme originaire.
C’est précisément dans cet écart entre le vécu, la mémoire, le désir et sa représentation que se constitue la réalité psychique.                                                        Pour en savoir plus: https://amzn.eu/d/0bbMOwtp